4.2.1 - Première situation de travail

 

            Dans cette première  partie de la mise en valeur de mon travail à l'ITEP, je traiterais de la situation d'un enfant, que j'appellerais Damien pour protéger l'anonymat des informations qui me seront utiles de dévoiler, qui intégrait l'effectif de l'internat des « Ptilous ». Je ne connaissais pas cet enfant de huit ans à son arrivée, nous n'avions pas eu l'occasion de nous rencontrer lors de la procédure d'admission et le dossier à transmettre par la MDPH n'était pas parvenu jusqu'à nos services (il fallait souvent plus d'un mois).

 

            Nous nous sommes donc rencontrés le jour de la rentrée. Il était accompagné de son père, de sa mère et de sa petite sœur de six ans. Après un accueil collectif pour tous les nouveaux de la part des membres de la direction et de l'équipe dans son ensemble, les éducateurs faisaient visiter le pavillon d’internat, les salles d'activités autour d'un pot de bienvenue. Je savais être le futur référent du dossier de Damien et me présentais comme tel à Damien et à sa famille en leur proposant de répondre à toutes leurs questions pendant que nous ferions la visite.

            Le premier contact est, à mains égards, toujours très instructif, il peut permettre de connaître l'état d'esprit des familles et celui de l'enfant. La première impression est à mon sens une indication globale, diffuse sur ce qui se dégage entre parents et enfants, surtout lors de moments informel tels que le café d'accueil. Bien entendu, les familles sont souvent dans un état émotionnel fort au moment d'accompagner leur enfant dans une institution spécialisée, ils se demandent souvent pourquoi, ce qu'ils ont fait, pas fait, ce qui ne va pas avec leur enfant.      Tout cela mêlé de sentiments de honte, de culpabilité, parfois de colère envers le parcours antérieur. Tâche pour moi dans ces moments-là d'apporter une parole bienveillante, une attitude apaisante, un discours rassurant dont les familles sont souvent en demande sans trop le dire.

            En cette occasion, je fus décontenancé. Je n'avais pas l'impression, en ce qui concernait la maman, que nous étions le jour de la rentrée en ITEP de son fils, elle semblait très à l'aise, se montrait très sympathique, volubile, dans un registre de séduction feutré mais quand même présent sans être provocant. Elle pouvait commenter la décoration, le parc magnifique, le jardin potager (elle en faisait beaucoup avec sa fille), les peintures au mur (elle même était artiste peintre, elle pourrait proposer ses talents aux enfants...) la cuisine équipée de chez Ikea. J'attendais le moment où elle me parlerait de Damien, il n'arriva qu'au moment où elle me demanda s'il ferait du poney (elle ne voulait pas qu'il perde son niveau en ne pratiquant pas). C'est la petite sœur de Damien qui posa les questions les plus pratiques concernant son frère : l'heure des repas, la fonction des pièces, où va t il dormir ? Avec qui ? A quelle heure on se couche ?... Je répondais donc à cette petite sœur en espérant répondre aux questions non soulevées de Damien et de ses parents.

Le père de Damien, quant à lui resta très discret tout le long de la visite, un œil toujours sur Damien et sa sœur quand ils allaient jouer au bac à sable. Puis, au détour de la conversation il m'annonça presque solennellement que son fils venait de se faire dépister comme souffrant de trouble du déficit de l’attention/hyperactivité (TDAH) à l'hôpital Robert Debré à Paris, qu'il était traité sous Ritaline®. Puis il me tendit une brochure de vulgarisation en me disant que c'était une maladie mal connue, que ça pourrait peut être m'intéresser, moi et mes collègues. Ce fut à cet instant que Madame décida de refaire le tour du pavillon, elle emmena sa fille avec elle.

            Dans le même temps, j étais quelque peu déconcerté par l'attitude de Damien pendant et après la visite. Il ne semblait pas concerné. Il ne regardait pas partout, ne semblait pas curieux de l'environnement où il allait vivre toute la semaine. Il écoutait poliment, répondait « oui » ou « non » à mes tentatives d'approche, je lui montrais les jouets, les jeux, le coin TV, rien ne transpirait, mis à part l'ennui peut être (c'est en tout cas le sentiment que j 'avais). Damien était un enfant très beau, de grands yeux, un peu plus petit que les enfants de son âge, vêtu de beaux vêtements, tout comme ses parents d'ailleurs.

Mis à part le diagnostic de TDAH de Damien, je ne repartais pas de cette première rencontre avec beaucoup d'informations directes concernant son comportement. Chacun dans leur genre, ses parents avaient tour à tour éludé mes questions. Je ne souhaitais pas insister plus avant et risquer de les brusquer; nous aurions d'autres occasions.

            J'ai, bien entendu lu et transmis le document sur le TDAH à mon équipe et les circonstances dans lesquelles il m'avait été donné. Dans un premier temps, je décidais de ne pas trop approfondir la question, voulant éviter de trop diriger mes observations au travers du prisme d'un diagnostic. Je désirais, pendant un moment, conserver un regard le plus neutre possible sur cet enfant, tout en ayant connaissance des pièges les plus grossiers à éviter, comme de donner plusieurs consignes à la fois pour une même tâche, ce qui, de toute façon n'est jamais une façon de faire adaptée face aux enfants rencontrés en ITEP.

 

            Damien semblait s’adapter assez facilement durant les deux ou trois premières semaines. Il se repérait rapidement quant au fonctionnement et au rythme de l’internat et des journées de classe. Il savait lire l’heure sur sa montre à quartz et savait à quel moment du déroulement de la journée il se situait. Damien repérait rapidement les endroits clés le concernant (classe, internat, bureaux…).

            Il prit vite connaissance des règles de vie et pendant cette période, ne montra pas de difficulté particulière à les appliquer.

            Il ne semblait pas chercher la compagnie de ses pairs sans toutefois chercher à les éviter à tout prix. Il ne se portait pas volontaire pour participer à des jeux collectifs, à des jeux de société. Sa relation avec l’adulte était polie, respectueuse, quelque peu distante. Les liens commençaient à se tisser doucement, il fallait aller le chercher pour entrer en contact. La personne avec laquelle il est entré en contact le plus rapidement fût Corinne, la maîtresse de maison parce qu’il était très demandeur d'effectuer des tâches ménagères spécifiques (balais serpillère) ou faire à manger.

            Pendant le « 5/7 », qui est un moment de temps libre après le goûter avec choix possible d’activités, Damien aimait feuilleter des bandes dessinées et autres livres. Il jouait aux petites voitures dans le bac à sable. Cela peut être avec d’autres enfants sans qu’il y ait de jeu de collaboration. Nous devions veiller à ce que des conflits n’éclatent pas pour la possession de telle voiture ou de telle partie du bac à sable. Il ne jouait pas avec les autres. A y regarder de plus près je me rends compte qu’il n’inventait pas vraiment d’histoire à ses jeux. Il traçait des routes et y faisait rouler la voiture. Pas de poursuite, de dérapage bruyant ni même de cascade de policiers ou de voleurs…

 

            La cohabitation avec son camarade de chambre se passait assez bien même s'ils ne s’étaient pas copains. Il n'était pas du tout soigneux avec ses affaires, les laissait trainer (ce qui dérangeait son camarade). Damien ne prenait pas tellement soin de son apparence. Son hygiène corporelle était bonne, il savait se laver et le faisait de sa propre initiative, mais pouvait porter indifféremment des vêtements déchirés, tâchés ou propres. Il pouvait sortir complètement décoiffé, des traces de nourriture sur le visage ou les mains.

Des difficultés de motricité fine rendaient, pour lui et son entourage, les repas très salissants. Damien avait du mal à se servir de ses couverts et mangeait souvent avec les mains (la paume des mains et les premières phalanges) il avait du mal à finir un repas sans se tâcher et maculer la table de nourriture.

 

            « On peut faire un char ?! » fut le premier contact de sa propre initiative avec moi. Je proposais au groupe pour le « 5/7 » une activité de fabrication de maquette avec du carton récupéré, du scotch, des petites vis… Il se manifesta soudainement pour me poser cette question, un intérêt inédit se dégageait de lui. Et de fait, il fut très intéressé et assidu pendant deux séances entières (d’une heure) à la réalisation de sa maquette de char. Il avait trouvé l’illustration dans un livre, nous en avions fait un plan et l’avions réalisé. Je pouvais noter encore à cette occasion qu'il avait de grandes difficultés à se servir de ses mains avec précisions. Malgré de grand efforts (je lisais la concentration sur son visage), il avait le plus grand mal à tracer un trait droit, même avec la règle, n’arrivait pas à découper avec une paire de ciseaux, mâchant la feuille sans avancer son outil. Je l’aidais dès que je sentais poindre de l’énervement, faisant pour ou avec lui. Il était en revanche plus à l’aise, en réussite, avec l’assemblage des pièces avec le tournevis et le scotch.

Tout ceci était l’occasion pour nous de faire connaissance, de parler de tout et de rien, sans enjeu dans la conversation (il était dans la fabrication du char qui prenait déjà une belle allure). Damien paraissait content de ce qu’il faisait, je le pensais content de ce qui était en train de naitre entre nous (je savais que cela ne venait peut être que de moi…). En tout état de cause, Damien était fier de ce char, il a voulu le monter dans sa chambre, sur l’étagère de son lit et comptait le ramener chez lui pour le montrer à son père.

 

            Les difficultés de Damien apparurent et montèrent en puissance progressivement. Les premiers signes furent évidents autour des repas. Comme il mangeait en se salissant, il fut rapidement interpellé sur le sujet par certains camarades de table. Il prit cela pour de la moquerie et la première fois que cela arriva, il réagit de façon très bruyante, il se mît en colère, les insulta, ce qui provoqua un début de bagarre. Cela fut très soudain et violent. Après l'avoir aidé à se calmer et expliqué à ses camarades que les difficultés de Damien le faisaient certainement souffrir, qu'il n'avait pas envie qu'on les lui rappelle, qu’il faisait de son mieux,  il réussit à reprendre le cours du repas. Cela s'avèrerait bien plus compliqué par la suite. De plus en plus souvent (aussi parce que certains enfants avaient bien compris comment le faire « exploser ») Damien finissait le repas en furie, allant jusqu'à renverser tables, chaises et assiettes. Le stade suivant était qu'il mettait tout en œuvre pour ne même plus passer à table. Cela était particulièrement vrai pour le repas du midi et s'étendait au dîner et au petit déjeuner. Il pouvait de façon très imprévisible passer un repas calme, avec les autres comme déclencher « l'apocalypse » dans la salle à manger sans que j’aie pu identifier la moindre provocation. C'était pourtant un enfant gourmand, qui mangeait de tout avec un certain plaisir, quand il n'était pas submergé au point de tout mettre en l'air.

            Un autre moment clé de la journée qui pouvait poser problème à Damien était celui du coucher. Il ne rechignait pas pour aller se coucher, n'avait pas de stratégie d'évitement comme je pouvais l'observer la plupart du temps chez d'autres enfants dont les difficultés liées a l'endormissement étaient présentes. Damien allait se coucher, se pliait au rituel de la montée en chambre et du brossage de dents puis au moment où tout était plus ou moins calme, il se relevait et criait dans le couloir, faisant du bruit, poussant des cris, de façon à « rallumer la mèche » de l'énervement chez nombre de ses camarades. Ce moment de la journée était une phase délicate pour de nombreux enfants de l'internat. Dormir à plusieurs dans une chambre, dans un endroit qui n'est pas chez eux, sans la présence de leurs parents, accepter de se laisser aller à s'endormir dans ces conditions : voilà autant de raisons (et bien d'autres encore) qui faisaient du coucher une zone particulière où émergeaient de solides angoisses Un moment que nous tâchions de rendre rassurant, ancré dans des routines, dans une proximité immédiate et bienveillante de la part des adultes présents pour eux.

J'avais  pu noter qu'il était difficile pour Damien de retrouver un état d'esprit serein pour aller au lit quand le dîner s'était mal passé mais cela n'était pas systématique. Damien pouvait très bien aller se coucher et s'endormir visiblement tranquillement comme se relever et remobiliser tous les enfants dans l'excitation. En cela, il était difficile de prévoir la soirée qu'il allait passer, une attention de tous les instants était nécessaire. Il me semblait quant à moi avoir remarqué que les difficultés de Damien pouvaient surgir à des moments où le lien était particulièrement présent. Par exemple, peu de temps après la construction du char en carton dont il était si fier et que nous avions tous deux réalisé, il le déchira et le détruisit rageusement, prenant le prétexte d'une contrariété avec son voisin de chambre. Je pensais alors immédiatement à une attaque du lien matérialisé par ce char.

 

            Les difficultés de Damien me mettaient à mal, nous mettaient à mal. Le caractère répété et néanmoins imprévisibles, en tant que ces comportements n'étaient pas déclenchés par un élément identifié, nous plongeait dans la perplexité.

Paul Fustier, dans Les corridors du quotidien parle de "zone institutionnelles d'étayage"[1]comme étant des espace-temps où l'enfant (parfois même le professionnel) s'approprie ce que propose l'institution pendant ces moments de nourrissage, de couchage et de toilette. Il revit en cela la perte- la recherche - de la dévotion maternelle pleine et entière des tout débuts de sa vie, ce dont traite Winnicott dans la mère suffisamment bonne[2]. Paul Fustier considère le dispositif des "institutions du don "comme étant celles du plein (en opposition au dispositif psychanalytique qui serait celle du vide, de la frustration). Il explique que la plupart du temps, l'institution est considéré par l'usager comme un trouvé- crée (l’objet transitionnel développé par Winnicott) elle est investie de façon archaïque et qu'à certains moments il y a rupture dans cet investissement transitionnel envers l'institution, envers l'éducateur qui se trouve chargé du rôle la dévotion maternelle. C'est le surgissement brutal de cette illusion perdue, et à perdre, qui peut provoquer des moments de rupture. Quand la personne investie n'est soudainement plus vécue comme la mère de substitution, que le subterfuge est démasqué, que le non dit, le paradoxe entre une personne là pour lui et l'éducateur qui aime ailleurs, qui s'en va après son service par exemple.

            C'est peut être d'une rupture de cet ordre dont souffrait Damien. D'une rupture répétée à des moments de don et d'étayage forts (repas et coucher), dont il ne supportait pas la revitalisation. Un moment de lien fort, qu'il prenait peut être pour une dette insupportable, dont la perspective le pousserait à attaquer la relation. Il était incapable, même dans l'après-coup d'expliquer, de verbaliser ce qui se passait pour lui lors de ses accès de rage. L'expression brute de ses affects me donnait à penser qu'il fallait avec lui tenter d’avoir recours au symbolique à chaque fois que c'était possible, notamment par le truchement de l'expression de ses émotions ; essayer de l'accompagner sur la voie de la parole, de la symbolisation, de nommer ce qui était absent, de ré- humaniser des mouvements qu'il ne comprenait pas plus qu'il ne les contrôlait.

           

            Comment faire alors avec cet enfant qui explosait pour saccager le lien s'il était trop étroit et ne supportait pas non plus que l'on prenne trop de distance ? Je marchais sur un fil, la marge de manœuvre était plus que mince quant à la bonne distance relationnelle entre lui et moi. Pas trop près, pas trop loin et encore, ça dépendait des jours... Je savais ne pas être le seul de l'équipe à naviguer les yeux bandés. Comment, dans le cadre d'une institution fonctionnant sur le principe de ces zones d'étayage, travailler avec cet enfant alors que ce sont ces instants de don symbolique qui semblaient lui poser précisément problème ? Comment faire avec la violence d'une situation le mettant constamment au cœur d'un dispositif qui le meurtrissait régulièrement ? Pour ne pas redoubler de violence au sein de l'échange, j'essayais du mieux que je pouvais d'installer avec Damien des relations simples, de tisser des liens suffisamment superficiels pour qu'il puisse choisir d'entrer en contact ou non. Je tâchais de lui  laisser la main dans la relation tout en envoyant des signes montrant que j'étais là si besoin, disponible (mais pas à disposition). Damien était sensible à l'humour, si bien que, quand j'étais inspiré, je tentais de passer par cette voie. J'y voyais plusieurs avantages : vivre une expérience agréable en s’amusant ensemble, la possibilité de dénouer, dès la source, une situation problématique qui pouvait dégénérer et enfin, dire des choses de ce qui se passait, en lui laissant la possibilité de comprendre ou non, de s'en saisir ou pas; il pouvait choisir d'en rire tout simplement ou d'en profiter pour me parler.

            Un jour, à table, alors que nous mangions de la paella, Damien venait de s'essuyer les doigts pleins de crevettes sur son t-shirt « Bob l'Eponge ». Un camarade de table lui dit alors qu'il mangeait comme un cochon. Sans réfléchir, j’intervins alors pour expliquer à Damien que Donovan était jaloux parce qu’il donnait à manger à « Bob l'Eponge » et pas à lui (Donovan adorait la paella et le faisait savoir à qui mieux-mieux). Cela décontenança Donovan qui ne perdait pas une occasion de faire réagir son entourage et fit rigoler Damien qui redonna du « rab' » de crevettes à « Bob l'Eponge »...!

            Je ne sais trop pourquoi j'ai gardé cet événement en mémoire, peut être parce qu’il s'était passé quelque chose entre nous à ce moment là, qu'une crise avait été évitée, de son fait. J'avais ressenti comme un soulagement de sa part qui dirait: " c'est bien de voir que ça peut aussi se passer autrement".

            La parole de l'adulte peut être vécue comme intrusive, comme obligatoire, quelque chose qui fait prisonnier dont on ne s'échappe pas. Je crois que l'échange ne peut s'épanouir que dans la liberté. Ecouter en faisant autre chose est une façon sécurisante et tranquille de recevoir un message.

 

            En tout état de cause, la situation émotionnelle de Damien n'avait rien de rassurant, d'autant que son comportement semblait empirer. Des crises de plus en plus fréquentes (des repas sans rien manger) et de plus en plus violentes (il attaquait le premier qui passait grand ou petit, sans avoir souvent le dessus, il se mettait alors à griffer ou mordre). D'autres symptômes alarmants avaient également fait leur apparition sous la forme de tics (raclements de gorge incontrôlés) et d'automutilations (il se griffait le visage, parfois jusqu'au sang).

 

            Dans le même temps j'avais l'occasion de faire plus ample connaissance avec le père de Damien. J'accueillais les enfants le lundi matin à l'internat et rencontrais ainsi nombre de parents. Le père de Damien venait tous les lundis accompagner son fils, nous avions la possibilité d'échanger autour du week-end end, de la vie à la maison, de tout et de rien.

C'est ainsi que j'appris que les parents de Damien étaient en réalité divorcés, que Damien vivait chez son père le week-end, sa sœur chez sa mère. Un mois après la rentrée, le père de Damien m'annonça que sa fille était en ce moment à la maison, sa mère hospitalisée, que de toute façon, elle ne savait plus où vivre, couverte de dettes. Je compris à demi-mots qu'elle était en phase dépressive, que la prochaine serait une phase d'euphorie (maniaque) et qu'elle alternait. Elle projetait d'aller vivre au Maroc (d’où elle était originaire) avec sa fille, mais pas son fils, qu'elle ferait venir son fils (selon ses propres mots que j’entendrais plus tard dans l'année) quand il saurait écrire et lire. Tout ceci, ce papa, cet ex-mari ne me l'avouait que difficilement, semblant avoir l'impression de trahir l'intimité de sa femme, entre le besoin de partager et la honte de dévoiler ces éléments à un presque étranger.

            A la maison, il ne notait pas de changement, Damien était de toute façon "assez tranquille". Ce monsieur était ancien militaire et, sans vouloir caricaturer ou catégoriser, il avouait ne pas savoir faire autrement avec son fils qu'en ayant recours à la discipline. Selon lui, c'était à l'école que ça n'allait pas. A l'école et avec sa mère, pendant les repas, au coucher le comportement qu'il me décrivait correspondait à celui que j'observais à l'internat même s'il était moins violent.

            Je me souviens d’un vendredi soir, Monsieur venant chercher son fils, il lui annonça, visiblement content de la perspective, que le dimanche ils iraient ensemble au salon du Bourget. Damien vraiment très intéressé par les avions sauta littéralement de joie. Quittant sa réserve habituelle, il s’élança vers son père qui se raidit instantanément. L’élan de Damien était coupé net ainsi que la joie engendrée par la perspective de cette sortie avec son père. Ce dernier s’en rendit compte et essaya d’avoir un geste tendre avec son fils, qui avait repris sa posture habituelle. Ce papa était déconfit, il ne savait pas comment rattraper le coup avec son garçon, je voyais bien qu’il avait parfaitement compris ce qui venait de se passer mais ne savait comment s’y prendre. Comme je le voyais, gêné qu’il fût de ma présence (que j’ai pu assister à cette scène), je pris sur moi d’intervenir.

En vérité je n’ai pas réfléchi quand je le pris à part pour lui dire d’aller parler à son fils, de lui dire qu’il était content de se rendre au Bourget avec lui. Je lui dis que ça se voyait qu’il était content, que c’était dommage de gâcher ce plaisir réciproque, cet élan commun. Il me regardait, visiblement très ému, au bord des larmes. Je lui souris et lui dit que ce n’était pas grave, qu’il pouvait aller le prendre dans ses bras, pour lui dire que ça sera super d’y aller avec lui. Il me regarda avec l’air de celui qui dit « ah bon ? Vous croyez ? » et me dit : « j’ai vraiment raté les câlins avec lui ».

Si je me souviens de cet épisode, c’est d’abord parce qu’il m’a vraiment touché et puis parce que j’ai su trouver les mots, une position sur l’instant. Ce père qui tablait et ne puisait souvent que dans des ressources d’autorité bienveillante, se transformait sous mes yeux (à mes yeux devrai-je dire) en papa. Je ne sais pas ce qu’il a dit à son fils ni quel effet cela a produit sur lui, mais au moins lui a-t-il dit, au moins a-t-il fait l’expérience d’une telle situation. La tendresse, la donner, la recevoir est aussi une question d’habitude. Il faut parfois vivre de nombreuses expériences pour l’apprivoiser, accepter de la vivre dans le partage ; j’en voyais ici une amorce.

Face aux difficultés que nous rencontrions avec Damien, je demandais avec l'approbation de mon équipe, une synthèse anticipée. Le calendrier des réunions de synthèse élaboré par la chef de service, prévoyait de se retrouver au début de l'hiver. J'avais croisé le médecin psychiatre de l'établissement à la machine à café (haut lieu de transmission d’informations) et lui avais touché deux mots de nos difficultés, évoquant le diagnostic de TDAH, le traitement sous Ritaline® et la confidence du papa à propos des périodes de dépressions et d'euphorie de la maman qui avaient entraîné son hospitalisation. Il appuya ma demande de réunion et s'engagea à y participer, ce qu'il n'avait habituellement pas le temps de faire aux vues de son quart- temps dans l'établissement et proposa de rencontrer les parents en entretien d'ici- là.

 

            J'avais pris le temps de faire quelques recherches sur le TDAH, épluchant la littérature que je trouvais sur le sujet. Je savais qu'une polémique concernant le traitement chimique par Ritaline® ou Concerta était à l'œuvre au sein des associations de parents d'enfants ayant des TDAH et sur les forums du net mais je dois admettre qu'en dépit de mes recherches, je n'ai pas trouvé d'éléments de documentation suffisamment sérieuse pour m'en faire le relais ici.

            La revue de l'ANAE[3] (approche neuropsychologue des apprentissages chez l'enfant) et son dossier sur le sujet avait attiré mon attention en tant qu'elle cherchait à synthétiser, à rassembler les travaux à la fois des chercheurs et des cliniciens. Sans vouloir entrer dans les détails, je retiens que tous ces travaux en apparence contradictoires sont en équilibre entre les questions de l'inné et de l'acquis, entre la pathologie neurologique et des thèses interactionnelles et relationnelles. L'annonce du diagnostic du trouble de déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité fait suite à une longue série de tests visant à établir avec précision l'étendue des difficultés rencontrées par l'enfant. Est-il atteint par le TDAH? Si oui de quelle façon? Il semblait cependant que ces tests ne prenaient pas en compte l'individu dans la globalité de sa situation. « Bien que les facteurs génétiques et neurobiologiques jouent un rôle important dans les TDAH  (Biederman, Faraonne, 2005), les facteurs environnementaux  interviennent aussi de manière significative et ils doivent être d'avantage pris en considération dans la compréhension du TDAH. » [4]

            V.Qartier et S.Nashat, les deux auteurs de la revue des modèles et théories sur l’hyperactivité de l'enfant : antagonisme ou complémentarité ? Dans la revue de l'ANAE établissent un pont possible entre perspectives étiologiques et théorie de l'attachement pour appréhender les difficultés de régulation émotionnelle des enfants avec TDAH. L'artisan de la théorie de l'attachement est John Bowlby[5]. Il explique qu'un besoin relationnel primaire existe chez l'enfant. Suivre, s’accrocher, sourire sont des comportements destinés à maintenir, à créer la proximité et solliciter les soins de la mère. Ces comportements auraient pour but de procurer un sentiment de sécurité chez l'enfant et de lui permettre de partir à l'exploration du monde, d'acquérir une certaine autonomie. C'est donc la notion de sécurité qui est le fondement de cette théorie. La qualité de l'attachement serait déterminée, en partie du moins, par les caractéristiques de l'environnement éducatif et relationnel de l'enfant.

            L'ANAE note que des études récentes indiqueraient une association fréquente entre TDAH et attachements de type insécure. En outre, « la qualité de l'attachement pourrait intervenir dans les capacités de contrôle attentionnel, émotionnel et comportemental. » [6].

Enfin, la littérature soutient « une considérable comorbidité entre trouble de déficit d’attention avec hyperactivité et les troubles de conduite, troubles d’opposition, troubles de l’humeur, troubles d’angoisse, incapacités d'apprentissage, et d'autres troubles, tels que le retard mental, le syndrome de Gilles de la Tourette, et le trouble de personnalité borderline .»[7]

            Voilà pour la littérature, mais qu'en était-il de Damien? Comment ce TDAH diagnostiqué avait-il influé sur sa construction psychique? Qu'est-ce qui, dans son comportement, venait de sa pathologie ? Qu'est ce qui venait de son environnement ? Quelles influences la maladie de sa maman avait-elle eu sur lui ? (le diagnostique bipolaire avait été confirmé par le papa au psychiatre). Comment tous ces éléments avaient-ils fait de lui la personne qu'il était ? Et surtout : comment pouvions-nous l'aider ? C'était là tout l'objet de la réunion que nous aurions à son sujet.

 

            Il s'agissait donc de réunir et de mettre en commun toutes les informations dont nous disposions et les observations de chacun pour élaborer ensemble une vision à la fois globale et précise sur la situation de Damien (voir document 1 en annexe). L’objectif étant d'aboutir à une problématique qui nous permette de penser en termes d'objectifs et d'établir des moyens pour les atteindre.

            Nous n'en n'étions qu'au stade des hypothèses, de nombreuses questions restaient en suspens. Qu'est-ce qui pouvait bien causer ces états d'anxiété chez Damien au moment du coucher ? Était-ce bien une attaque du lien qui était en jeu lors de ses accès de colère ? Quel était l'impact de la maladie de sa maman sur l'image qu'il avait de lui même, sur sa capacité à être en lien ? Quelle était la nature des liens qu'il pouvait tisser avec autrui ? De quelle façon les difficultés liées au diagnostic de TDAH influençaient-elles ses comportements? (le lecteur trouvera en annexe un résumé de cette réunion, document No 2).

            Nous avons donc évoqué la piste du lien de type insécure avec sa maman précédemment cité avec la théorie de l'attachement de Bowlby[8]. Le médecin psychiatre s'engagea à inviter la maman pour des entretiens (ce qui ne serait pas évident car elle avait déjà annulé deux rendez-vous à la dernière minute) afin d'y voir plus clair sur les premiers mois de la vie de Damien.

            Nous avons convenu de la nécessité d'un bilan en psychomotricité pour identifier avec précision les difficultés motrices de Damien, la façon dont il s'inscrivait dans son environnement corporel, comment il mobilisait son corps. Dans l'attente de ce bilan, Damien devait être inscrit dans un groupe de relaxation à la piscine mené par la psychomotricienne.

            Un bilan en orthophonie serait conduit afin de diagnostiquer d'éventuels troubles des apprentissages.

            Le travail avec la psychologue serait poursuivi pour travailler sur l'estime de soi et la verbalisation. Damien serait inscrit sur la liste des enfants qui pourraient avoir un bénéfice à participer au projet de psychodrame qui était en train de se monter depuis le début de l'année.

            En classe, le professeur n'indiquait pas de difficulté majeure de comportement, il accompagnait Damien dans un repositionnement d'élève et lui permettait de prendre confiance en lui par des exercices stimulants mais de son niveau. Il s'efforçait de l'inscrire dans un processus de réussite pour pouvoir passer aux apprentissages du niveau supérieur.

            Il nous avait paru intéressant d'inscrire Damien dans des activités qui lui permettrait d'accéder à des processus de pensée anticipatrice par des outils de planification. Des activités de plaisir (pour contrebalancer de nombreux épisodes douloureux) qui l'inciteraient à réfléchir avant d'agir, de constater les bénéfices de planifier son travail. Nous avons pensé à la cuisine (suivre une recette pas à  pas, retrouver le plaisir du contact avec la nourriture après tant de repas dans la souffrance) et à poursuivre l'activité maquette en carton que je menais avec l'objectif d'une renarcissisation par la réussite et d'une relation sans objet ou du moins une relation dont les modalités d'implication lui seraient dévolues. Cela pourrait permettre de garder du lien sans condition de réussite, qu'il puisse constater la possible permanence et la constance de la relation en dépit de ses attaques tous azimuts.

            Quant aux repas, nous avions déjà tenté toutes les combinaisons, imaginant l'installation des tables, d'organiser son voisinage, la façon de passer à table, à un repose pied pour qu'il ne sente pas le vide sous lui quand il était assis (il avait l'air de moins gesticuler après cela : petite victoire !), l'imprévisibilité était de mise. Il fallait pour l'instant accepter avec lui que ces moments étaient douloureux et lui faire comprendre que nous étions là pour le protéger, lui et le groupe.

            Enfin, concernant les couchers nous décidâmes d'une procédure, d'une routine qu'il faudrait installer dans la durée. Un coucher en décalé où il resterait avec la maîtresse de maison à feuilleter un livre, faire un coloriage... pendant que tous les autres iraient au lit. Un bonus de dix minutes (jalousé par bien d'autres enfants, ce qui ne manqua pas de poser d'autres problèmes) pour lui permettre de monter au lit loin de l’agitation, dans le calme. L'éducateur de nuit lui lirait une histoire ou mieux lui chanterait une chanson un fois couché.

 

            Nous n'étions pas vraiment plus avancés, mais au moins avions-nous pris des décisions en conscience, avions-nous échangé autours d'une situation qui nous posait à tous de nombreuses difficultés. Les bases d'une réflexion, certaines hypothèses étaient posées, à nous de les garder présentes à l'esprit pour les affiner, au besoin les modifier. Nous avions pris date pour la réunion de synthèse deux mois après, il serait temps d'évaluer les résultats des choix que nous venions de faire à l'occasion de l'élaboration de son projet personnalisé.



[1] Fustier, Paul, Les corridors du quotidien, Paris, Dunod, 2008, p.32.

[2] Winnicott, Donald Woods, la mère suffisamment bonne, Paris, Payot et Rivages, 2006.

[3] Qartier (V.), Nashat (S.), revue des modèles et théories sur l’hyperactivité se l'enfant: antagonisme ou complémentarité ?, Paris, ANAE, No114.

[4] Qartier (V.), Nashat (S.), revue des modèles et théories sur l’hyperactivité se l'enfant: antagonisme ou complémentarité ?, Paris, ANAE, No114, page 329.

[5] Bowlby, John, Attachement et perte vol 1, Paris, PUF, 1978

[6]Qartier (V.), Nashat (S.), revue des modèles et théories sur l’hyperactivité se l'enfant: antagonisme ou complémentarité ?, Paris, ANAE, No114, Page 330.

[7] Qartier (V.), Nashat (S.), revue des modèles et théories sur l’hyperactivité se l'enfant: antagonisme ou complémentarité ?, Paris, ANAE, No114, Page 332.

[8] Bowlby, John, Attachement et perte vol 1, Paris, PUF, 1978.