4.2.2 - Deuxième situation de travail

 

Dans cette partie de mon travail, je me servirai de mon expérience en lien avec la situation de Florentin pour expliquer de quelle manière j’ai pu m’impliquer à mettre en place un accompagnement éducatif personnalisé. Je développerai comment mon rôle de référent, mes observation et analyses ont pu contribuer à la conception et à l’opérationnalisation d’un projet personnalisé, au terme de la réunion de synthèse.

 

Florentin était un enfant âgé de sept ans lors de son arrivé à l’ITEP. Il était le dernier enfant d’une fratrie de cinq dont il est le seul garçon. Il avait deux sœurs de quatorze et dix-sept ans d’un premier lit puis deux sœurs de neuf et dix ans issus de l’union d’avec le père de Florentin. La maman était guadeloupéenne, elle occupait un poste d’agent territorial spécialisé en école maternelle (ATSEM) dans une école maternelle à Sarcelles, le papa, français blanc de métropole, travaillait dans les espaces verts en mairie.

Depuis que Florentin avait trois ans, ses parents étaient séparés, la garde des enfants étant confiée à la maman. Depuis l’âge de cinq ans, Florentin n’avait plus de contact avec son père (qui continuait à verser la pension alimentaire).

Avant le divorce, une décision d’AEMO (action éducative en milieu ouvert) judiciaire a été prise suite à un signalement de violence de la part du père à un moment où Madame avait quitté le domicile (la maman était partie mais venait s’occuper des enfants à la maison).Cette mesure avait pris fin avant l’entrée de Florentin à la Mayotte.

Pendant plusieurs mois, Madame avait entretenu une relation avec un homme (Jean-Jacques) qui habitait au domicile. Cette relation a cessé, mais ce monsieur était resté très investi dans la relation avec Florentin (il était présent le jour de la rentrée). Florentin ne semblait pas avoir bien compris la situation, d’autant qu’il y avait un autre homme (Christian) à présent dans la vie de Madame. Il en ressortait beaucoup de confusion pour Florentin qui parlait de Jean-Jacques comme étant son papa et puis d’un autre papa à la maison ; rien n’était clair dans son discours à ce sujet. Il était incapable de décrire la situation familiale, de dire qui vit à la maison, il disait partager sa chambre avec sa grande sœur et qu’il avait son chat-« cannelle » à la maison. Impossible de retirer plus de renseignements de sa part.

La maman de Florentin se présentait de façon très ambivalente concernant les liens entretenus avec son fils. Elle pouvait être dans le rejet d’une maman à bout de force, affichant une grande distance avec lui tout en entretenant une grande proximité physique et affective. Lors du premier contact que j’ai eu avec elle par exemple, elle me dit « bon ça y est je vous le laisse, deux mois avec lui, j’en peux plus ». Dans un même temps elle pouvait évoquer les problèmes de son fils sur un ton attendrit « oui, il peut mordre quand il n’est pas content, c’est un vrai petit sauvage » ou bien encore évoquer son côté désordonné en disant que « oui, Florentin, il est en vrac » sur un ton de connivence (vous savez bien comment il est !). Ce qui me semblait être une stratégie d’évitement rendait nos entretiens (je la voyais souvent le vendredi quand elle venait chercher son fils) facilement superficiels et déstabilisants, tout relevant ainsi de l’anecdotique.

 

Florentin était un des enfants les plus jeunes de la structure, il faisait plus jeune que son âge et était d’aspect un peu frêle. Il avait un visage particulier : ramassé, un front bas avec une implantation capillaire qui descendait de façons désordonnée. Il était d'un naturel joyeux, insouciant et ne pensait qu'à s'amuser. Un enfant un peu « fou fou » qui s'emballait très vite, se précipitant pour aller à table, pour aller mettre ses chaussures, pour servir un verre d'eau... Il était rapidement dispersé, ne sachant maintenir son attention sur ce qu'il faisait très longtemps, en dehors des  dessins animés et de l’« Activité » entre toutes: les petites voitures. Il pouvait se montrer très poreux à l’excitation autour de lui.

Florentin avait passé des tests avant son admission, son quotient intellectuel était évalué à 80.

Il y avait dans l'attitude de ce jeune quelque chose d'indéfinissable: un air de candeur en toute occasion, mêlée d'expressions qui semblaient dénoter d'un étonnement constant.

Il m'a fallu un certain temps avant de comprendre ce que disait Florentin. Il avait de grandes difficultés à structurer son langage. Il possédait un vocabulaire particulièrement restreint, il avait des difficultés à apprendre (et à utiliser) de nouveaux mots, sa syntaxe était approximative et très simplifiée, il n'utilisait pas ou peu de liaison, il écorchait de nombreux mots (toujours les mêmes et de la même façon).Tous ces traits semblaient caractéristiques d’un retard de langage. Retard qui se couplait avec un champ d’intérêt peu étendu, ce qui limitait considérablement les possibilités d’une conversation suivie.

D’autre part son discours était à la fois peu cohérent et manquait d’à propos. Il pouvait très bien prendre la parole de façon inopinée dans une conversation pour parler d’autre chose (souvent les mêmes d’ailleurs) ou bien répondre à côté de la question posée. A la simple question rituelle du « comment s’est passé ton weekend end ? » il répondait souvent  qu’il avait «  mangé des Bungers (hamburgers) au Quick avec la voiture bleue de Jean-Jacques », ce qui s’avérait faux après discussion avec la maman. Il adorait les « Bungers » et la voiture bleue de Jean-Jacques.

 

Sa relation avec ses camarades était assez limitée. Il n’avait pas vraiment de copain, ni régulier,  ni occasionnel, jouant seul la plupart du temps. Les fois où il partageait un espace de jeu (tapis de voitures, bac à sable), il fallait se montrer vigilant car il ne supportait pas la moindre frustration et avait grand mal à partager les jouets du pavillon. S’il s’en servait, ils étaient à lui. Malgré sa relative solitude, il connaissait tous les noms de ses camarades et s’il lui arrivait de jouer avec eux, c’était sans aucune distinction visible de préférence.

En cas de conflit, Florentin ne passait pas par la verbalisation, il passait immédiatement à l’acte. Il pouvait se montrer particulièrement agressif et violent : il attaquait de tout son être en griffant, mordant et en tapant. Comme il était le plus chétif, il se battait avec les armes dont il disposait, ce qui pouvait effrayer, voir même dissuader quelques « grands » qui ne savaient trop quoi faire de cet autre qui se débattait de toutes ses forces. Ses camarades savaient qu’il pouvait faire mal, c’est dire dans quelle rage il pouvait se mettre. Cela finissait invariablement avec le pouce dans la bouche à pleurer comme un tout petit : « c’est lui, il me prend ma voiture-cars [du nom du dessin animé]». Ce qui pouvait évoquer un enfant qui réclamerait maladroitement les bénéfices d’un comportement issus d’une période révolue dont il ne peut faire le deuil, un état régressé qui n’apportent pas les mêmes bénéfices dans le monde extérieur qu’avec sa maman. 

 

Florentin supportait très mal la frustration, il avait grand peine à différer. La satisfaction immédiate, pour peu qu’il demandait une chose qui lui faisait très envie, était pour lui, la seule réponse possible. Il pouvait alors faire montre d’une insistance croissante,  jusqu’au moment où, très contrarié, la moindre occasion lui valait de se mettre en colère (un camarade qui le bouscule, un autre qui prend la parole à sa place, une réponse un peu sèche de l’adulte…)

 

Avec les adultes, Florentin cherchait très souvent le contact physique, en grande demande de câlins, il pouvait être très content de nous voir et nous sautait littéralement dans les bras en s’accrochant là où il atterrissait. Nous nous retrouvions avec ce petit agrippé tantôt à une jambe, tantôt sur le dos que nous devions décrocher gentiment. Ce qui n’était pas sans me rappeler l’importance accordé par Winnicott (et son fameux « holding »[1])aux expériences d’agrippement observés chez les nouveau-nés et le lien qu’il faisait avec leur maturation affective, émotionnelle et leur besoin primaire et essentiel de sécurité. Visiblement, Florentin en était encore à ce stade, ce qui donnait des indications d’un couac quant à son développement émotionnel et affectif.

Avec les femmes, il se montrait bien plus fusionnel, en particulier avec une éducatrice (Audrey) qui travaillait souvent avec lui. Il disait vouloir se marier avec elle, lui demandait très souvent si elle avait un mari, comment c’était chez elle. Il alla même jusqu’à dire qu’un jour il irait « dans » elle (au lieu de dire « chez » elle) « pour voir comment c’est ».

Cela dénotait une certaine confusion, dans l’esprit de Florentin (peut être aussi dans celui de sa maman) entre l’adulte et l’enfant, la place de la maman (dont il semblait très amoureux : il voulait aussi se marier avec elle) et celle du fils. Il n’y avait pas d’homme à la maison, pas de garçon en dehors de Florentin. La seule présence masculine stable (Jean-Jacques) était partie, sans être partie, il était souvent chez Florentin pour le voir mais ne vivait pas là. Autre source de confusion : un autre homme était de temps à autres au foyer. Florentin était perdu. Il n’y avait personne qui vienne aider cette maman à se séparer de son fils, personne qui aide Florentin à se trouver une autre amoureuse ailleurs, celle-ci étant déjà prise.

Et que dire de l’image que Florentin se faisait de la figure paternelle ? Un homme ayant quitté ses enfants, ne leur donnant plus aucune nouvelle et qui semblait avoir eu des accès de violence avec Florentin. Rappelons le signalement pour violence qui avait été ordonné à l’encontre de Monsieur et la mesure d’AEMO qui s’en était suivie alors que Florentin devait avoir entre trois et cinq ans.

 

Je profite de cette occasion pour faire part au lecteur d’une négligence dont j’ai fait preuve à l’époque. Il aurait été utile, important, de contacter les services de l’ASE qui avaient mis en place cette mesure d’AEMO afin d’obtenir des informations sur cet épisode violent. Mention en était faite dans le dossier transmis à nos services par la MDPH, mais je ne trouvais pas de détails concrets sur les évènements (je me suis souvenu de l’incident en relisant mes notes de travail pour la rédaction de ce travail). Pour autant, j’ai malheureusement laissé passer les occasions de me renseigner plus avant auprès des éducateurs ayant suivis cette mesure et connaitre précisément les raisons de son arrêt avant son admission à l’ITEP. Je travaillais avec l’assistante sociale de la Mayotte qui me donnait les comptes rendus de ses visites fréquentes au foyer, mais sur la mesure AEMO, je n’en savais pas plus (la maman ne voulait pas en parler). Elle était passée aux oubliettes. J’ai ainsi répété ce qui pouvait se passer au sein de cette famille : on n’en parle pas, ça n’a pas existé…             C’est à l’aune du retour sur mon expérience avec Florentin que je mesure le manque dans l’appréhension de son histoire, l’occasion ratée de pouvoir travailler cela avec lui (comment avait-il vécu cet épisode ? Pouvait-il en parler ?) ou de l’évoquer avec la psychologue responsable de son suivi thérapeutique. J’apprends de mes erreurs, de mes oublis, voilà une leçon dont je me serai passé.

 

 

Concernant, les repères temporels, Florentin était très confus. Il ne savait pas la différence entre demain, hier, aujourd’hui, ne connaissait pas les jours de la semaine…

Demain était le futur, hier le passé. Les nuances et autres repères entre ces deux notions n’étaient pas acquises. En revanche, il arrivait très bien à se situer au niveau spatial. La Mayotte étant dispersée sur un parc de plusieurs hectares, Florentin savait très bien s’y déplacer seul sans se perdre et avait repéré et identifié les lieux clés.

 

            S’agissant de l’image qu’il avait de son corps et de lui-même, Florentin était encore une fois très confus. Il refusait d’admettre qu’il était noir, lui, disait qu’il était  « caramel », alors que sa couleur de peau, bien qu’enfant métis, était assez foncée.

            D’autre part, Florentin était énurétique. Systématiquement de façon nocturne et régulièrement en journée. La journée, le fait d’être souillé, mouillé ne semblait par occasionner de gêne particulière, la nuit il se roulait littéralement dans ses couvertures pleines d’urine. Nous le retrouvions le matin couvert, enfouis jusqu’à la tête dans cet amalgame de drap et d’urine (abondante). L’énurésie semblait installée, Florentin la supportait avec un étonnante sérénité : les tracas matériels n’en étaient pas, justement, cela ne le gênait pas dans ses activités (en journée par exemple).

            Gérard Schmit et Michel Soulé expliquent dans le Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent[2], que l’énurésie est une manifestation qui est à considérer comme un symptôme (non comme une maladie) qui doit se concevoir dans une perspective développementale. Il conviendrait de s’assurer auprès du médecin scolaire que les causes de l’énurésie de Florentin n’étaient pas d’ordre physiologique afin éliminer cette possibilité (ce qui serait confirmé par la suite). Les auteurs de l’article énurésie infantile avancent que l’apprentissage des contrôles sphinctériens est centré sur deux axes. D’une part, l’investissement que fait l’enfant de ses sphincters, d’autre part, sur le « type de relation à l’entourage et surtout à la mère, les contrôles sphinctériens prenant un sens de communication avec autrui. »[3]. Ils ajoutent que « sur le plan libidinal, la miction devient une source de plaisir […] et favorise le développement affectif de l’enfant. L’apprentissage de la propreté implique certains renoncements de plaisir par amour pour son entourage. » [4]Ils évoquent les bénéfices possibles de l’énurésie : un des bénéfices immédiats serait le plaisir (inconscient du fait de l’état de sommeil) de sentir le chaud de l’urine, un bénéfice secondaire aurait à voir avec les avantages liés à la régression : la maman qui lave son fils, le contact corporel, cutané (voir plus loin avec la théorie du Moi-peau). Sans vouloir me substituer à l’expertise de mes collègues psychologues (et ainsi réduire considérablement les bénéfices d’un travail en équipe pluridisciplinaire) il me semblait intéressant de faire entendre ces hypothèses, ces pistes de réflexion.

             En tout état de cause, Florentin paraissait souffrir d’un manque de cohérence (une complaisance étonnamment tolérante de l’énurésie de la part de la maman) et de contradiction (je veux que tu restes mon bébé et que tu arrêtes de faire pipi au lit) dans la manière dont son éducation sphinctérienne avait été conduite. Il semblait être maintenu dans des conduites archaïques qui l’empêchaient, faute de message compréhensible, de grandir.

 

            J’étais marqué par cette façon qu’il avait de s’enrouler dans son urine. Cela m’évoquait des lectures sur la théorie de Didier Anzieu sur le « moi-peau » [5]à la suite de Freud, et de Winnicott.Winnicott considère que l’enfant a besoin d’un « pare-excitation » aux stimuli extérieurs dont il peut être assailli, en raison de son immaturité affective et motrice. Quand le rôle de pare-excitation est suffisamment joué par la mère, l’enfant peut prendre le relais et investir ses propres limites corporelles et sa surface cutanée, les reconnaissant capables d’assurer la protection dont il a besoin, sans être sous la menace permanente d’une possible effraction. Selon Didier Anzieu la théorie du moi peau s’étaie principalement en trois fonctions de la peau : celle du sac (la peau est un contenant), celle de surface (la peau est une protection) et celle d’échange (la peau est une interface avec le monde, avec autrui, une zone de communication). L’enfant est enveloppé par les soins maternels. Dans ce corps à corps, ce peau-à-peau avec la mère, se constitue un fantasme de peau commune entre la mère et l’enfant. C’est ce fantasme qu’il s’agit d’écarter, comme on écarterait les peaux de ces deux individus voués à se séparer. C’est à la lumière de ces théories que j’entrevoyais Florentin, dans son bain d’urine, en contact étroit avec son intérieur, par l’intermédiaire de sa peau. Il me semblait remettre en scène quelque chose qui m’a paru être en rapport avec cette peau qui n’est pas la sienne ou bien peut être, un retour dans le sein de sa mère, dans ce liquide amniotique à jamais perdu.

Il semblait exister un lien entre la situation affective et émotionnelle de cet enfant assez régressé et l’attitude incertaine, fusionnelle puis écartante de sa maman. Il n’était pas de mon ressort de déterminer les causes de la situation affective de Florentin, n’étant pas psychologue. Je sentais toutefois le possible rapport entre son comportement immature et les difficultés de sa maman à gérer la distance relationnelle et émotionnelle avec lui. Une maman qui semblait prise au piège d’une relation depuis trop longtemps fusionnelle et un petit garçon dont elle voudrait littéralement et selon ses termes se « décoller ». Dans la mère suffisamment bonne[6], Winnicott décrit les premiers instants de la relation mère-enfant. Quand tout est « normalement » en place, il existe un état fusionnel où la mère et l’enfant ne font qu’un. Le bébé considère sa mère comme faisant partie de lui, il ne fait pas la différence, et la mère, dans un état qu’il qualifie de « schizophrène », de « maladie normale »[7], subvient naturellement aux besoins de l’enfant, avant même qu’il ne le manifeste. C’est la mère toute puissante, entièrement dévouée qui constitue le pivot de sa théorie. Puis, progressivement, la mère se détache provocant colère et frustration, c’est la perte de cette dévotion maternelle qui permettra à l’enfant, si elle se fait de façon progressive, d’advenir au monde en tant qu’individu. Il est possible, concernant la relation entre Florentin et sa mère que quelque chose se soit mal passé dans l’une de ces étapes décrites par Winnicott. N’arrivant pas à supporter la frustration de son enfant elle a tardé (renoncé ?) à se séparer le conservant dans un état de tout petit qui ne sait pas bien parler, n’apprend pas les choses de son âge, et continue à faire pipi au lit.

 

Le manque de limite éducative avec Florentin devait sans doute avoir à faire avec les difficultés de sa mère à lui poser des limites. Et des limites, Florentin en manquait très certainement, ainsi que des repères : la couleur de sa peau ? (on y revient) Le nom de son père? Qui était-il ? Etait-ce Jean-Jacques? Quelle était son histoire? Il y avait dans tout cela, histoires de repères, de limites, de rejet, d’abandon et de rupture.

            Florentin ne savait donc pas se laver tout seul, c’est sa maman qui le faisait pour lui, il ne savait pas s’essuyer les fesses aux toilettes (il pouvait ne pas passer par cette étape…). Il ne savait pas comment trier ses affaires propres et sales. Il pouvait remettre des vêtements souillés mais secs s’ils avaient échappés à notre vigilance (…sous le lit !). Il ne savait pas ranger ou préparer ses affaires mais pouvait s’habiller seul.

Il semblait que Florentin avait besoin d’intégrer de nombreux apprentissages, à commencer par l’hygiène. Il nous fallait, pour cela, travailler de concert avec sa maman, qu’il puisse mettre en place à la maison ce que nous lui expliquions à l’internat, que ce ne soit pas un fonctionnement scindé, qu’il l’intègre comme faisant partie de la vie.

Madame pouvait se montrer très fuyante quand j’abordais la vie à la maison, la façon dont cela se passait, si Florentin avait du mal à s’endormir, comment elle s’y prenait dans ces moments-là… Je sentais bien une réelle douleur du quotidien avec son fils, qu’elle n’y arrivait pas, que tout était compliqué parce que lui était souvent surexcité. Elle avait du mal à  canaliser son énergie, notamment en journée (en sortie, pendant les courses…) mais surtout le soir expliquait-elle. Florentin partageait sa chambre avec une de ses sœurs et avait de grandes difficultés à trouver le sommeil, du moins à se calmer pour se trouver dans des dispositions favorables à l’endormissement. Il en souffrait, sa sœur aussi. Ils avaient la télévision dans leur chambre et Florentin trouvait souvent le sommeil devant l’écran, il s’endormait d’épuisement après s’être relevé d’innombrables fois.

Je voulais absolument éviter d’avoir l’air de lui donner des leçons sur la façon d’élever son fils, d’organiser le quotidien de son foyer, le coucher de son fils. Je ne voulais ni la blesser dans sa légitimité et sa compétence de mère, ni la braquer. Je préférais obtenir sa participation en lui montrant ce qui se passait ici, à l’internat. Comment, par petites touches,  nous faisions, d’habitude, pas seulement avec son fils, mais avec tous les enfants en essaimant au passage quelques règles élémentaires que je croyais nécessaires (à elle de les attraper au bond). Lui expliquer les rituels, les façons de faire en parlant surtout des autres, lui montrant la chambre d’untel, l’armoire d’un autre, les repères visuels mis en place…avec, au bout, l’espoir nous arriverions à des résultats avec Florentin qu’elle pourrait avoir envie de mettre en œuvre à la maison.

 

 

            Apres avoir exposé la situation de Florentin, je propose au lecteur de développer ce qui concerne la conception de son projet personnalisé. Etant réfèrent de son projet, j’avais en responsabilité de préparer la réunion de synthèse en faisant un résumé objectif des observations qui m’avaient été transmises au travers de l’outil interne dénommé RIO (référentiel interdisciplinaire d’observation) et de le transmettre à tous les participants de cette réunion(le lecteur en trouvera une copie en annexe, document No3). L’objectif étant de réfléchir ensemble aux problématiques de cet enfant et de définir les objectifs prioritaires en fonction des besoins que nous aurions pu expliciter.

            Pendant cette réunion interdisciplinaire, chaque intervenant apporte son expertise et contribue à enrichir la réflexion concernant la situation de Florentin. Nous essayons donc collectivement de cibler au plus juste les difficultés et les besoins de Florentin en nous demandant sur quels points d’appuis nous pourrions nous reposer.

            A l’issue de la réunion de synthèse, il est de la responsabilité du référent de rédiger et de mettre en forme le projet individualisé, de reprendre les éléments de réflexion de la réunion afin d’aboutir à une problématique permettant d’établir des objectifs de travail conformes aux besoins et envies de Florentin (ce que nous tâchions de déterminer ensemble au cours d’entretiens individuels).

            Ce projet (le lecteur en trouvera une copie en annexe, document No 6) serait présenté et proposé à Florentin et à sa maman lors d’entretiens en présence du chef de service.

            Je reprendrai à mon compte les travaux auxquels je me référais à l’époque, de Daniel Diquemare parus dans les cahiers de l’actif sous le titre Opérationnaliser les objectifs d’un projet.[8]

            Daniel Diquemare insiste sur le fait que les objectifs, pour en assurer la validité et leur réalisation, doivent remplir des conditions telles que la cohérence entre eux, leur efficience (ils doivent être réalistes) et leur caractère explicite (le plus univoque possible). Il faut pour cela être en mesure de connaitre l’intention du projet, en saisir le résultat attendu et savoir comment y arriver (et si possible en combien de temps).

 

Il distingue plusieurs niveaux d’objectifs :

-La finalité, le but, la mission : définie par le projet d’établissement

-l’objectif général : l’intention décrivant le résultat attendu

-l’objectif intermédiaire : il décompose l’objectif général

-l’objectif opérationnel : il doit être le plus ciblé possible, exprimé de telle manière qu’il soit possible de savoir s’il est atteint ou non, (identifié par un comportement observable). Pour cela il doit être formulé par un verbe d’action.

 

Au terme de la réunion, nous avons pu définir quelques objectifs qui nous paraissaient essentiels, prioritaires concernant l’accompagnement de Florentin dans l’établissement. Nous avions choisi de l’aider à :

-intégrer les interdits fondamentaux et garder de la distance avec l’adulte, 

-gagner en maturité,

-apprendre à gérer son agressivité,

-apprendre à gérer sa frustration,

-développer le sentiment de sécurité (coucher),

-développer son autonomie.

 

Pour opérationnaliser les objectifs de ce projet, j’ai décomposé ces objectifs généraux :

 

-intégrer les interdits fondamentaux :

            -gérer ses envies de contact physique et garder une distance socialement acceptable,

            -apprendre à ne pas montrer son corps,

            -apprendre à ne pas mordre.

 

-apprendre à gérer son agressivité :

            -savoir reconnaitre et identifier la colère,

            -apprendre à la verbaliser,

            -Savoir comment l’exprimer de façon socialement acceptable.

           

-apprendre à gérer sa frustration :

            -développer sa socialisation,

            -apprendre à accepter d’attendre,

            -savoir demander (évaluer la situation et la disponibilité de l’autre),

            -accepter le refus.

 

-développer le sentiment de sécurité (coucher) :

            -accepter les routines et les règles du coucher,

            -apprendre à décider de ne pas se relever plusieurs fois,

            -apprendre à profiter d’un environnement calme et rassurant (respecter sa propre tranquillité et celle des autres).

 

-développer son autonomie :

            -apprendre comment se laver tout seul,

            -apprendre à différencier le sale et le propre,

            -apprendre à trier son linge et décider d’une tenue par jour,

            -apprendre comment se laver tout seul,

            -expérimenter les désagréments de l’énurésie.

 

Dans l’idée de l’obligation de moyen nous avons décidé de :

-poursuivre le travail d’étayage éducatif entrepris auprès de la maman,

-proposer des rendez-vous réguliers entre la maman et la psychologue de Florentin (dans le but d’amener une proposition de thérapie familiale),

-statuer sur l’étiologie de l’énurésie,

-établir un bilan en orthophonie,

-poursuivre le suivi psychologique (psychothérapeutique) entamé dès le début de l’année.

 

Tous ces objectifs étaient repris en réunion d’équipe éducative pour déterminer les moyens que nous mettrions en place. Les objectifs étant clairement posés, en dehors des réponses que nous pouvions lui apporter au quotidien, chacun proposait de contribuer à les atteindre par la mise en place ou par l’intégration d’activités spécifiques et structurées. C’était le « qui fait quoi ? ».

Pour ma part j’exposerai deux situations dans lesquelles j’ai tenté de proposer des solutions aux difficultés relevées en réunion de synthèse : l’autonomie dans la vie de tous les jours et la gestion de la frustration.

 

 

Pour aider Florentin à acquérir de l’autonomie dans les gestes de la vie quotidienne, il m’a semblé intéressant de lui permettre de prendre appuis sur des repères visuels (le lecteur trouvera certains documents que j’ai mis en place en annexe, document No 4).

 

Concernant le rangement de ses vêtements dans les tiroirs de sa commode, il s’agissait d’établir une procédure simple et séquencée que Florentin, à force de pratique pourrait s’approprier. Nous déballions ensemble son sac d’internat (cela me permettait de faire le point sur les manques éventuels et malheureusement fréquents de son trousseau) et je demandais à Florentin de trier les vêtements en tas (les slips, les chaussettes, les pantalons…). Une fois ce tri effectué, il choisissait d’associer une tenue par jour. Quand les cinq tas étaient effectués, nous les rangions dans des sacs en plastique transparent (cela évitait que Florentin pioche dans n’importe quel tas quand il avait besoin).

J’avais étiqueté et installé des séparations dans les tiroirs afin qu’ils soient bien identifiables. Un tiroir pour deux jours, le jour numéro 1: lundi, le jour numéro 2 : mardi etc.… Les pyjamas étaient dans un compartiment identifié par un pictogramme, les affaires de rechange étaient rangées par catégorie dans le placard.

Pour l’aider à s’habiller, j’avais décomposé les actions à effectuer à l’aide de pictogrammes (je restais très présent en guidant tout au long de ces étapes). J’y voyais plusieurs avantages. Le premier était de lui permettre un support l’appelant à se concentrer, à se poser pour effectuer la tâche. Il fallait pour cela bien doser le séquençage pour qu’il ne soit pas trop long à suivre tout en n’oubliant pas d’étape essentielle. Le deuxième était de lui fournir une marche à suivre systématique et reproductible. L’objectif, avec le temps étant d’éliminer progressivement les étapes intermédiaires, quand il serait prêt, qu’il aurait assimilé la façon de faire. Avec, au bout du compte la possibilité pour lui d’abandonner cette procédure et inventer la sienne.

Je dois avouer une certaine satisfaction au souvenir des progrès rapide de Florentin à la suite de ce programme. Il prenait cela un peu pour un jeu et se passa des étapes intermédiaires au bout de quelques semaines. Il avait néanmoins besoin d’un fort étayage de ma part pour rester concentré à ce qu’il faisait, je devais souvent le rediriger vers la feuille affichée dans sa chambre. « Regardes, tu en es là, que fais-tu maintenant ? » Le travail était en cours, les progrès visibles. Le reste de l’équipe reprenait la marche à suivre avec lui, ce qui ne manquait pas de lui offrir une cohérence et une permanence dont il manquait habituellement.

Concernant la douche et l’apprentissage de la toilette, je proposais à Florentin de l’accompagner en lui montrant les étapes du lavage en prenant appuis sur un baigneur en plastique. On lave les cheveux, le visage et on descend pour finir aux pieds. Ce n’était pas prémédité, mais je me souviens qu’en appliquant cette méthode, il m’était venu à l’esprit que j’étais en train de lui offrir le spectacle d’un adulte qui lavait un nourrisson, un bébé, pendant que lui, s’occupait lui-même de son corps. C’était une façon, une mise en acte inattendue mais très claire, de montrer à Florentin que c’étaient les bébés que l’on lavait, que lui, avait passé cela. Il était souvent très fier de faire savoir qu’il s’était lavé « comme un grand », nous ne rations pas une occasion de l’encourager et de le féliciter.

 

Pour aider Florentin à progresser notamment dans ses capacités de gestion de la frustration et de socialisation, je lui avais proposé d’intégrer l’activité cuisine que je menais.

Concernant la frustration, il me semblait que le fait de préparer à manger (un gâteau par exemple) et devoir attendre que ça cuise pour pouvoir le manger mettrait cet enfant en face d’une réalité intraitable : si on veut que ça soit bon, il faut attendre. Dans les premiers temps, Florentin mangeait les aliments crus, séparément ou mélangés. Je le laissais faire, cela éduquait son goût, lui permettant d’expérimenter les sensations gustatives du sel, du sucre, de la farine (beurk), quel goût cela prenait-il quand on les mélange ? Sans oublier le plaisir de finir la préparation au fond du plat avec les doigts…

Puis progressivement je le guidais vers le plaisir du plat fini, après l’attente de la cuisson. Il restait souvent devant le four à regarder la pâte gonfler, impatient de pouvoir le manger. Puis vint le temps où le gâteau une fois cuit, on devait attendre pour le partager au goûter avec tous ses camarades, avec la satisfaction et la fierté d’annoncer qu’il en était l’auteur. Les compliments de ses condisciples le remplissaient de bonheur. Pour accepter d’attendre Florentin avait besoin de pouvoir se projeter dans le plaisir ultérieur de savourer ce qu’il avait fait et celui non moins important d’expérimenter la joie du partage.

C’est en ce sens que l’aspect de socialisation me paraissait important dans cette activité. J’ajoute à ce bénéfice, celui de travailler en collaboration avec un camarade, faire équipe. Ce qui implique de s’entendre pour connaitre et respecter le rôle de l’autre, sa place dans le moment partagé. Nous profitions de l’occasion pour (de temps à autres) aller faire les courses et apprendre comment on se tient dans les magasins, quel comportement est adapté, quel autre ne l’est pas.

Je menais cette activité avec quatre à cinq enfants. Je formais des équipes en fonction des capacités et envies de chacun. Nous avions pour projet une « journée cuisine » pendant laquelle nous préparerions un repas entier pour le soir : le « repas pavillon » Les recettes testées au long de l’année avaient donc un objectif au long terme.

C’est ainsi que nous avons préparé le menu, pensé à faire plaisir en envisageant les goûts des convives (un autre groupe se chargerait de préparer la table avec force de soins et de décorations pour une mise en valeur de l’évènement). Partager avec l’autre, penser à lui faire plaisir, accepter sa présence, sa collaboration, son aide, expérimenter la joie de pouvoir être avec lui dans le plaisir, voilà autant de champs relationnels qui pouvaient être en jeu dans cette activité d’apparence si banale : faire un gâteau au yaourt ou une tarte tatin. Florentin adorait ça, il était fier de le raconter à sa maman (qui était ravie à son tour de goûter aux productions de son fils).

 

Pour en finir avec cette partie de mon livret, je souhaitais aborder l’évaluation de mon intervention, à la fois en tant que référent du projet personnalisé, qu’en qualité d’intervenant direct auprès de Florentin.

Le référent du projet, dans le dispositif prévu par le projet d’établissement, n’est pas garant de la mise en place du projet, il est garant du suivi du projet. Il s’enquière de sa mise en place et en rend compte lors de la deuxième réunion de synthèse.

 

Cette deuxième réunion est l’occasion d’un bilan, de permettre des ajustements concernant la problématique du jeune, des modifications, de nouvelles priorités et de réactualiser ou de renforcer les objectifs (le lecteur trouvera en annexe des notes personnelles prises lors de cette deuxième réunion de synthèse, document No 5).

Il est apparu lors de cette deuxième réunion que le bilan de l’évolution de la situation de Florentin était mitigé.

Scolairement, il avait fait de nombreux progrès, il commençait nettement à adopter une attitude d’élève et les apprentissages en lecture/écriture étaient encourageants.

Son autonomie au quotidien s’était nettement améliorée. Il commençait à se laver seul, l’accompagnement dans le rangement de ses affaires pouvait se faire plus à distance. Il se tenait mieux à table.

Le coucher posait moins de problème, Florentin se rendait dans sa chambre en même temps que tout le monde et semblait suffisamment rassuré pour pouvoir s’endormir sans trop de difficultés.

En revanche, les épisodes violents étaient de plus en plus fréquents. Il ne se contentait plus de se défendre, mais devenait semble-t-il agressif en prévention. Il semblait souvent sur ses gardes, avait moins le sourire, s’isolait plus fréquemment.

Florentin semblait désorienté. Il n’était toujours pas repéré dans son emploi du temps, demandait sans cesse ce qui viendrait ensuite…

Les séances en psychomotricité (piscine) portaient leur fruit et seraient renouvelées.

Pas d’évaluation en orthophonie, par manque de place, il faudrait externaliser au CMP d’Eaubonne.

Il n’était pas facile d’évaluer les résultats du travail avec la maman, nous ne savions pas comment se passait la vie à la maison, ne partageait pas avec nous, ne nous donnait pas d’indication quant à l’évolution du comportement de son fils. J’étais le professionnel qui la voyait le plus souvent et je ne peux pas dire que nos relations aient évolués depuis le début de l’année malgré de nombreuses conversations informelles, des entretiens individuels et bien d’autres contacts. La façon qu’elle avait d’évoquer son fils  n’avait pas beaucoup évolué.

La question de la pertinence de prise en charge en ITEP pour Florentin se posa. L’éventualité d’une réorientation serait examinée l’an prochain le cas échéant. Peut être pourrait il bénéficier d’une prise en charge mieux adaptée (dans un IME par exemple) proposant de plus petits groupes, dans lesquels Florentin serait moins confronté à la violence relationnelle qui semblait l’envahir à l’ITEP.

Pour l’heure, Florentin avait besoin de plus de stabilité. Nous devions mettre l’accent sur l’accompagnement pendant les temps informels pendant lesquels Florentin rencontrait le plus de difficulté. Si possible il conviendrait de mettre en place plus de prise en charge individuelles, même au sein d’un groupe.

Nous continuerions les rituels du coucher qui semblaient bien fonctionner. L’accompagnement progressif autour de l’hygiène et de l’autonomie serait poursuivi. Il commençait à prendre conscience de son énurésie, il s’est réveillé quelques fois propre et en était très fier.

Pour consolider les progrès de Florentin aucun changement massif de prise en charge ne serait donc effectué. Son besoin de permanence manifeste nous poussait à n’opérer que quelques ajustements, à accentuer l’accompagnement de Florentin dans ses relations sociales. Les tentatives de travail avec la maman devaient continuer sur un mode tout en douceur, lui laissant la possibilité de nous faire confiance, lui offrant la liberté de pouvoir s’appuyer sur nous.



[1] Winnicott, Donald Woods, la mère suffisamment bonne, Paris, Payot et Rivages, 2006.

[2] Lebovici, Serge, Diatkinne, René, Soulé, Michel, Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Paris, PUF, coll. « Qadrige », 1985, p.1751.

[3] Lebovici, Serge, Diatkinne, René, Soulé, Michel, Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Paris, PUF, coll. « Qadrige », 1985, p.1753.

[4] Lebovici, Serge, Diatkinne, René, Soulé, Michel, Nouveau traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Paris, PUF, coll. « Qadrige », 1985, p.1753.

[5] Anzieu, Didier, Le moi-peau,Paris, Dunod, 1985.

[6] Winnicott, Donald Woods, la mère suffisamment bonne, Paris, Payot et Rivages, 2006.

[7] Winnicott, Donald Woods, la mère suffisamment bonne, Paris, Payot et Rivages, 2006, p.40-41.

[8] Diquemare, Daniel.Opérationnaliser les objectifs d’un projet,  Paris, Cahiers de l’actif, n°266/267, p.81.