4.3.4 - Degré d’autonomie et d’initiative

 

            Le travail au sein d'une équipe éducative et à plus forte raison en tant que membre d'une équipe pluridisciplinaire implique une certaine forme de responsabilité. En tant qu'éducateur spécialisé je me suis fait fort d'être force de proposition tant au niveau du fonctionnement général de la structure que dans la prise en charge éducative proprement dite. La responsabilité dont je traite ici a à voir avec l'indépendance professionnelle. Je suis en capacité de remettre en question, de proposer, mais, par bonheur, j'ai aussi des supérieurs hiérarchiques. Cela implique que j'ai des comptes à rendre, que je ne suis pas un électron libre. Je me dois de fixer des objectifs aux actions posées, d'en évaluer la progression, de pouvoir justifier de mes choix, de mes prises de risque (indispensables pour peu qu'elles soient calculées). L'obligation éthique de rendre compte, je me l'impose en premier lieu pour moi-même, puis au regard de mon équipe, puis enfin de ma direction. En tout cas, c'est une démarche de discipline à laquelle j’ai toujours essayé de me tenir, même quand les interlocuteurs n'étaient pas forcément réceptifs (une équipe qui pouvait confondre évaluation et jugement et une direction peu disponible).

 

            Dans les faits, je possédais une marge de manœuvre assez large. La direction voulait prioritairement être tenu au courant de mes actions concernant les familles et partenaires, mais n'avaient aucun regard (c’est à dire pas même un regard critique) sur les actions éducatives que je pouvais mener au quotidien (activités, sorties, gestion des personnes et du groupe). Je pouvais donc demander à rencontrer les familles et les partenaires, je pouvais ne pas être questionné sur les motivations. La chef de service tenait toutefois à être présente lors de l'entretien concernant le projet personnalisé.

            Je m'attelais néanmoins à toujours préciser le sens de mes actions, leur raisons, leur pourquoi en direction de mon directeur ou de ma chef de service, en ayant parfois l'impression d'énoncer auprès d'eux des évidences, que de toute façon, j’étais un professionnel au travail et que c'était bien là mon travail. Avec, pour moi, au bout du compte une impression de vide. De ces vides qui font sentir une absence de valeur au travail accompli; peu importait ce que je faisais, de toute façon, c'était validé par ma hiérarchie (un peu comme cette ancienne annotation qui faisait mine d'appréciation à l'école primaire: "vu" ; ni juste, ni faux, juste "vu").

 

            Dans un registre bien plus pragmatique, nous possédions un budget de fonctionnement propre. Nous en disposions comme bon nous semblait tant que nous produisions la comptabilité, factures à l’appui. Là encore, beaucoup de liberté, pour une grande responsabilité. Comment guider les choix budgétaires de notre groupe ? En l'absence de prise de position affirmée de l'équipe (voir plus haut fonction quatre) comment imprimer des lignes de conduite ? Pourquoi mettre telle somme d'argent dans une sortie à la patinoire, et pas dans l'achat de décoration pour le pavillon ? L’autogestion trouvait à cet endroit encore ses limites, celles de la négociation permanente qui fait que l'équipe s'épuise, ne réservant pas son énergie et sa cohésion à des questions plus centrales.

            Pour nuancer ce tableau, je l'espère pas trop noir, je dois avouer que la direction prenait régulièrement des décisions (souvent sans que nous le sachions) que je n'aurai pas aimé avoir à prendre. Cela passait du choix dans l »admission des usagers (celui là et pas l'autre alors qu'au fond l'autre avait besoin lui aussi), à certaines sanctions disciplinaires (cela n’est pas arrivé dans mon groupe, mais des usagers ont déjà été renvoyés de l'établissement).

 

            Enfin, je vois dans cette obligation de rendre des comptes, de pouvoir s'appuyer sur des décisions de direction ou d'équipe,  une façon rassurante de diluer la propension naturelle de tout un chacun (et en particulier de la mienne) à se sentir tout puissant en face de personnes qui convoquent en nous le parent omniprésent, omniscient, "omnitout". S'il y a la soif, c'est qu'il y a de l'eau. Je ne peux pas tout, donc je ne suis pas seul.